Thierry Séchan
Renaud
bouquin d?enfer
AVANT-PROPOS
Il y a bientôt quinze ans, j?écrivai Le Roman de Renaud , roman inachevé d?une vie qui s?est poursuivie, chaotique, et qui se poursuivra tout le temps que les trois Parques nous ont imparti sur cette terre. Au ciel, certains continueront de vivre, au moins dans la mémoire des vivants, ces élus dont la voix s?est éteinte, mais non la parole. « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. » Ces mots d?orgueil que prononce le Christ valent peut-être pour les poètes et les fous, partis par l?entrée des artistes. « Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues. » Brassens et Trenet ne sont pas morts, ils se sont absentés. Un jour, d?autres les rejoindront au bistrot du Bon Dieu. Renaud est toujours parmi nous et ses chansons lui survivront. Quand il appartiendra au dictionnaire des noms propres (car il y a des noms sales), ses chansons seront encore fredonnées.
Un dictionnaire, c?est gentil un dictionnaire, et puis c?est pratique. Tout renvoie à tout, c?est-à-dire au néant. « Words after words reach into silence. » Un dictionnaire, un abécédaire, c?est un jeu de piste aléatoire, car les mots sont rétifs, car ils ont leur vie propre : ils naissent, se transforment parfois, disparaissent souvent au profit d?un plus jeune, d?un plus « moderne ». On entre et on sort d?un dictionnaire comme dans un moulin. Si la « teuf » n?a pas remplacé la fête, les deux mots cohabitent aujourd?hui par le caprice d?un lexicologue en quête de mise à jour moderniste 1. Nous laissons la « teuf » aux lexicologues, comme nous laissons les horreurs architecturales de notre époque aux criminels du béton, en souhaitant cependant qu?un Ben Laden inspiré veuille un jour nous en débarrasser. Les jolies étudiantes sont priées d?évacuer la faculté de Jussieu et les tours obscènes de la bibliothèque François-Mitterrand.
Un dictionnaire, donc. Renaud de A à Z. Cinquante ans, dont vingt-cinq années de succès, brassés en vingt-six lettres. Cinquante ans sur la terre au 11 mai 2002, un quart de siècle en chansons gravées sur disques et dans notre mémoire. Nul, mieux que moi, n?a suivi d?aussi près l?itinéraire de l?artiste, d?Hexagone à Boucan d?enfer. Je ne sais si ce nouveau livre est un « bouquin d?enfer », mais je sais qu?il enveloppe assez bien ce demi-siècle passé. La vie s?écoule, la vie s?enfuit, mais les bonnes chansons ne prennent pas une ride. Voici donc quelques « fusées » baudelairiennes, qui ne nous enseignent rien, mais qui renseignent. Un livre ouvert, à lire tout droit ou à consulter en diagonale, sur un artiste fermé que je lis à livre ouvert. Pas un roman, pas une fiche de police, mais un vagabondage entre les mots de Renaud, entre ses mots d?hier et ses maux d?aujourd?hui, dans les jardins de l?enfance et les forêts noires de la mélancolie.