C?LIO.
J'ai un service à te demander.
OCTAVE.
Parle, Coelio, mon cher enfant. Veux-tu de l'argent ? Je n'en ai plus.
Veux-tu des conseils ? Je suis ivre. Veux-tu mon épée ? Voilà une
batte d'arlequin. Parle, parle, dispose de moi.
C?LIO.
Combien de temps cela durera-t-il ? Huit jours hors de chez toi ! Tu
te tueras, Octave.
OCTAVE.
Jamais de ma propre main, mon ami, jamais ; j'aimerais mieux mourir que
d'attenter à mes jours.
C?LIO.
Et n'est-ce pas un suicide comme un autre que la vie que tu mènes ?
OCTAVE.
Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au poing,
suspendu entre le ciel et la terre ; à droite et à gauche, de vieilles
petites figures racornies, de maigres et pâles fantômes, des créanciers
agiles, des parents et des courtisans ; toute une légion de monstres se
suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour lui faire perdre
l'équilibre ; des phrases redondantes, de grands mots enchâssés
cavalcadent autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle
de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l'Orient à l'Occident.
S'il regarde en bas, la tête lui tourne ; s'il regarde en haut, le pied
lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les mains tendues autour de
lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte à la
sienne, voilà ma vie, mon cher ami ; c'est ma fidèle image que tu vois.
C?LIO.
Que tu es heureux d'être fou !
OCTAVE.
Que tu es fou de ne pas être heureux ! Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui
te manque ?
C?LIO.
Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où
tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour
moi est un remords. L'amour, dont vous autres vous faites un passe-temps,
trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce que c'est qu'aimer
comme moi ! Mon cabinet d'étude est désert ; depuis un mois j'erre
autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j'éprouve, au lever de
la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon choeur
modeste de musiciens, à marquer moi-même la mesure, à les entendre chanter la
beauté de Marianne ! Jamais elle n'a paru à sa fenêtre ; jamais
elle n'est venue appuyer son front charmant sur sa jalousie.
OCTAVE.
Qui est cette Marianne ? est-ce que c'est ma cousine ?
C?LIO.
C'est elle-même, la femme du vieux Claudio.
OCTAVE.
Je ne l'ai jamais vue, mais à coup sûr elle est ma cousine. Claudio est fait
exprès. Confie-moi tes intérêts, Coelio.
Extrait
de Acte
I, scène 1.